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Harcèlement à l’école: raisons d’un ratage

Campagne de communication du ministère de L'Education Nationale

Campagne de communication du ministère de L’Education Nationale

Ou comment un spot TV crée le mauvaise buzz

Le 5 novembre, c’était la journée nationale contre le harcèlement scolaire, sujet grave, s’il en est, puisqu’il se termine parfois par le suicide de jeunes adolescents. Le Ministère de l’Éducation Nationale a donc décidé de prendre le problème à bras le corps et a commandé un spot TV pour les 7-11 ans à Mélissa Theuriau, en l’occurrence coproductrice avec Wald Disney.
Le résultat est un triple ratage: les enseignants montent immédiatement au créneau par la voix de leurs syndicats pour demander le retrait du clip; la ministre passe une journée entière à défendre cette vidéo et la coproductrice; le thème central de la journée, le harcèlement, passe au second plan.

Le choix du canal est-il vraiment pertinent?

Avant d’aborder la question de la campagne, commençons par le fond.Enfant devant la télévisionCe clip donc est destiné aux enfants de 7 à 11 ans et a été diffusé le 5 novembre sur France Télévision et Disney Chanel. Les enfants de 7 à 11 ans n’ont-ils rien de mieux à faire que de regarder la télévision? Est- ce le rôle de l’école que de les envoyer devant la petite lucarne se décérébrer devant des séries américaines dont l’objectif affiché est la vente de produits dérivés? Si vous n’avez pas la télévision, vous pouvez vous offrir une séance de rattrapage au cinéma et voir « Le voyage d’Arlo » afin que votre enfant soit malgré tout sensibilisé, car « non le harcèlement, c’est pas bien »! La dernière niaiserie Disney Pixar avait-elle vraiment besoin d’un coup de pub du ministère de l’éducation nationale?
N’aurait-il pas été plus pertinent et efficace de penser à parler du harcèlement des enfants à l’école au sein même de l’école avec les adultes qui y travaillent?

En clair, pourquoi un spot TV ?
Le message principal de ce spot est donc : Non au harcèlement. C’est ce qui apparait en gros, au milieu de l’écran sur la dernière image. Y a-t-il vraiment des gens pour dire « Oui au harcèlement » ? Quel est le but de ce message ? Le ministère serait donc contre le harcèlement ?#NonAuHarcèlement Encore heureux ! Et il ne faut pas être trop regardant quand on sait comment sont traités les enseignants par leur hiérarchie. Faut-il  vraiment convaincre les Français que « le harcèlement, c’est pas bien? » Le Ministère n’a-t-il rien de plus sérieux à proposer comme action concrète qu’un slogan?
Il propose un numéro de téléphone aussi, pardon. Sans cynisme, je ferais remarquer à la ministre et à la coproductrice que les enfants de primaire n’ont à priori pas de téléphone. Je ferais remarquer également à la ministre et à la coproductrice que Baptiste, le petit garçon du clip, ne sait à priori pas lire (enfin c’est une des insultes qui lui est faite.) Et je constate enfin, que pour avoir ce précieux numéro de téléphone, les parents doivent accompagner leurs enfants au cinéma (c’est Disney qui va être content !) ou regarder avec leur progéniture les âneries télévisuelles !
Il ne me semble donc pas que le canal choisi pour voguer vers la cible soit le bon. L’école eut été un lieu plus approprié que les chaines TV. Qui plus est, placer la pub #NonAuHarcèlement entre deux publicités vantant les dernières nouveautés « trop super géniales pour Noël » ne me semble pas non plus le moment le plus approprié pour un sujet aussi sérieux.

Au moins, en savons-nous plus sur le harcèlement ?

Un jeune garçon, roux forcément roux, reçoit injures, insultes et boules de papier sur la tête pendant la classe, alors que son enseignante* directement sortie d’une mauvaise adaptation de Dickens racle la craie sur le tableau noir, indifférente au brouhaha derrière elle. Visiblement, l’enfant est raillé parce que mauvais élève (« pff, tu ne sais pas lire ! »). Et c’est finalement une camarade de classe  qui soufflera à l’enfant harcelé que « ça doit s’arrêter » et qu’elle peut l’aider.
Or, l’une des premières difficultés du harcèlement, selon l’UNICEF,Enfant qui pleure est que le harceleur agit de façon caché, le plus souvent dans les toilettes, dans les recoins de la cour, à la cantine ou à la sortie de l’école. Si l’objectif est d’aider les petites victimes à repérer qu’elles sont victimes de harcèlement, c’est raté.
Une autre difficulté du harcèlement, toujours selon le même rapport de l’UNICEF, est de repérer ce qui relève de chamailleries d’enfants et ce qui relève du harcèlement. De plus, une étude réalisée en Norvège montre que les cas les plus fréquents de harcèlement regroupent des élèves seuls face à deux ou trois autres enfants. Pas sûr alors que les enfants retrouvent dans la scène si caricaturale du clip l’expression de leur propre harcèlement envers un de leur camarade de classe. Encore raté.
Le joli roux des cheveux de l’enfant est encore un élément caricatural qui ne rend pas compte de la réalité. Les enfants ne sont pas vraiment harcelés pour des différences physiques (trop gros, trop petit, trop grand…). Le profil type de l’enfant bouc émissaire n’est pas ici mon sujet, mais disons pour aller très vite que ce sont des enfants qui ne savent pas comment réagir face à la violence verbale et physique des autres et qui ne se fondent pas dans les normes du groupe. Donc, il existe une dynamique relationnelle dans le harcèlement et c’est bien ce qu’il faut traiter. Et c’est malheureusement ce qui n’apparait pas ici.

Comment peut-on aussi mal dépeindre la complexité du harcèlement vécu à l’école ?

Ce qui est inquiétant c’est la démonstration par l’image que le ministère de l’éducation nationale qui a validé ce spot, est très loin des réalités scolaires et de la réalité du problème. Ce qui est démontré ici est également la preuve de la légèreté totale avec laquelle le ministère traite cette réalité humaine si douloureuse. Il n’agit pas, il fait le buzz! La communication ne sert ici qu’à cacher l’absence d’actions concrètes.
Les stéréotypes sont consternants : il y a les méchants persécuteurs jolis comme des anges (ce sont des enfants tout de même) bien propre sur eux en apparence mais si démons, le pauvre petit persécuté roux et le sauveur. Karpman, sort de ce scénario!

Et il y a les adultes. Enfin, non, il n’y a pas d’adulte.
Le premier conseil à donner aux enfants harcelés ou témoins de harcèlement est d’en parler à un adulte, qui se trouve être,La méchante maitresse généralement, l’enseignant. Pas facile, dans ce clip, de se sentir rassurée par cette enseignante- là. L’adulte est ici présenté sous les traits d’une femme acariâtre et indifférente avec laquelle il est impossible de s’identifier en tant qu’adulte. Est-elle seulement humaine ? Elle semble faire partie du décor, sorte de robot qui agit sans interaction avec les élèves. Il est donc compliqué de croire que ces traits grossiers permettent aux enfants de développer un sentiment de confiance à l’égard des adultes qui les accueillent les jours d’école.
La vidéo ne renvoie l’enfant vers aucun adulte en fait : ni l’enseignante dragon, ni aucune personne adulte de l’école (mais où sont-ils ?) ni  les parents. C’est vers un numéro de téléphone que l’enfant est renvoyé. Mais pour parler à qui ? Et quelle est la mission de cet inconnu?
Est-ce le rôle d’un ministère de parler directement à un enfant de 7 ans et de renvoyer cet enfant vers un inconnu dont nous ne connaissons pas la mission ? N’avons-nous pas mieux à offrir aux élèves et à leurs enseignants?

Et il y a enfin, l’effet boomerang, l’effet inattendu

Ce clip touchera sans doute le cœur du public non concerné par le harcèlement : il est difficile de ne pas développer d’empathie pour ce petit garçon à l’air si triste. De même, il est agréable, presque réparateur de voir cette petite fille si gentille et si protectrice se préoccuper du sort de la victime ignorée par la méchante maîtresse. Cela colle complètement à nos stéréotypes et souvenirs d’enfance. Qui n’a jamais eu peur de son institutrice ? Qui n’a jamais eu honte de ne pas intervenir face à la détresse d’un camarade? Grâce à ce processus d’identification, voilà notre honte réparée et ce clip nous plait car il nous offre un peu de résilience à peu de frais.
Vous n’avez rien compris au harcèlement à l’école ? Ce n’est pas grave, il suffit d’en parler pour se donner la vague sensation d’agir.

Mais à quoi bon cette forme esthétisante et cette recherche fusionnelle avec le public qui ne peut qu’adhérer à l’idée, même sans avoir vu le clip, que le harcèlement, ce n’est pas bien? Que reste t-il finalement de cette projection?

La haine des enseignants

Notons que l’enseignante présentée n’est pas vraiment la reine des pédagogues, ni la star du pédagogisme. Entre autoritarisme et cours magistral dos tourné à la classe, n’est-elle pas cette merveilleuse caricature du professeur réac anti- réforme ? Bel amalgame. Car point question de harcèlement finalement dans ce clip. Le vrai sujet est bien la malveillance des enseignants, la violence de l’institution et des enfants jetés en pâture dans une arène hostile. Les professeurs ont raison de crier à la manipulation car c’en est une. Imagine t-on deux secondes le Ministère de l’Intérieur proposant une vidéo montrant les CRS arracher les robes d’avocats devant un palais de justice et annoncer à la fin du clip: « Si vous aussi avez été victimes de violences policières, faites le 1234! » N’est ce pas plutôt le rôle d’Amnisties International de pointer du doigts les violences et au Ministère de valoriser le travail des fonctionnaires?
De plus, le ministère qui n’a pas peur des incohérences finance avec la Banque Populaire (décidément les entreprises sont de plus en plus présentes au cœur du service public) des vidéos courtes pleine de niaiserie sur le bonheur d’enseigner. Il faut ce qu’il faut pour faire face à la pénurie des vocations. Puis le ministère nous présente l’enseignante dans sa classe, jeune et hystérique plus préoccupée par son tableau que par ses élèves. Le ministère participe donc complètement au dénigrement d’une profession qu’il tente par ailleurs de rendre désirable !

Y a-t-il un pilote du plan de communication au sein du ministère de l’Éducation Nationale?

Que reste t-il à la fin de cette projection ? Une furieuse envie de fermer les écoles.

*harcèlement : j’ai testé la vidéo polémique par Lucien Marbœuf, professeur des écoles.

Author

Responsable de développement de projets pendant plus de dix ans, j'ai très vite compris que les petites structures devaient communiquer comme les grandes. Mais, comment se faire connaître et faire parler de soi avec des petits budgets? C'est avec créativité et rigueur que j'ai mené à bien mes actions de communication, avec succès. J'ai donc décidé d'en faire mon métier. Ainsi, depuis 2008, j'accompagne les entreprises et les associations, à travers le conseil, la formation et la rédaction.